Le mot du Proviseur

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Un point sur les mouvements lycéens

La journée du mardi 5 avril s’est déroulée dans le calme. Les lycéens, peut-être marqués par les événements du vendredi précédent, ont manifesté devant le lycée, sans poubelles, sans barrières, sans extincteurs, avant de se rendre à une manifestation dont le funeste déroulement, suivi de 130 arrestations, nous a donné les plus vives inquiétudes. Les élèves de Terminale qui souhaitaient aller en cours ont tous pu le faire. Un article du Parisien fait état de ce début de matinée devant Paul Bert.

Alors qu’aucune action particulière n’était appelée par les organisations représentatives de lycéens et d’étudiants, des tentatives de blocages se sont déroulées tous les matins, depuis. Elles sont le fait d’une poignée d’élèves de seconde, qui semblent ne plus vouloir s’arrêter, et qui ne font d’ailleurs état d’aucune revendication politique particulière. Ils étaient aidés logistiquement par des jeunes gens extérieurs à l’établissement. Les cours ont cependant pu à chaque fois avoir lieu.

Dans l’espoir d’un retour rapide à la normale, ceux de nos élèves qui ont pu être identifiés, à l’aube naissante, ont été ou seront convoqués au lycée avec leurs familles pour explications.

Si, je le répète, il n’est pas question de s’opposer au droit de manifester, si l’on peut comprendre que ces jeunes citoyens en construction souhaitent faire entendre leur voix, il n’est pas question non plus de fermer les yeux sur les dégradations qui accompagnent certaines formes de ces revendications, ni d’accepter des actions, parfois violentes, qui n’ont d’autre but que « de faire sauter des cours ».

Car, au final, ce sont nos élèves qui rencontrent le plus de difficultés scolaires qui paieront très cher l’impossibilité d’assurer 20 % des cours sur la période qui aura séparé les vacances d’hiver de celles du printemps. L’entretien quotidien de cette guérilla urbaine, hors de tout mot d’ordre, pénalise les gardiens(iennes) d’immeuble, qui partent à la recherche de leurs poubelles, pénalisent les agents du lycée qui doivent nettoyer les ordures répandues sur la chaussée, la poudre d’extincteurs, les œufs ou autres projectiles lancés sur nos façades.

Comme c’est le cas de toute forme de dictature, ce sont les plus faibles qui sont les principales victimes. C’est notre rôle d’éducateur d’accompagner ces jeunes dans leur réflexion, tout comme d’empêcher ce type de débordements.

Après l'agression du 1er avril

Avant toute chose, un grand merci pour les messages de soutien et les bons vœux qui les accompagnaient. 142 messages de parents d'élèves et de personnels de l'établissement : la communauté éducative prend ici tout son sens et c'est une belle reconnaissance du travail que nous menons ensemble.

Je vais très bien, et j’en serai quitte pour quelques séances chez le dentiste.

Pour autant, l’événement n’est pas anodin. Contrairement à ce qu’écrit Libération, dont l’article m’a fait grincer les dents (qui me restent)*, une agression, même si elle n’a pas été préméditée reste une agression. Je n’ai jamais dit que ce n’en était pas une, mais seulement précisé que je n’étais pas nommément et fonctionnellement visé. Je m’en tire avec pas grand-chose et tant mieux, quoi que suggère le même journal ! Mais l’acte lui-même porte une charge symbolique forte. Des jeunes gens s’attaquent d’abord aux bâtiments où nous les accueillons à fin d’éducation. Aujourd’hui, à une personne qui incarne ce projet éducatif. Même si je refuse de  dramatiser, je trouve ça grave.

Nous sommes tous désemparés par l’évolution de ces mouvements, par les risques physiques qui les accompagnent pour les élèves. Nous sommes attachés au droit de manifester et comprenons qu’il soit légitime que ces jeunes citoyens défendent leur avenir.

Mais nous avons peur aussi,  pas peur de ces jeunes gens, mais peur pour eux, peur de l’escalade, et d’un drame éventuel qui l’accompagnerait. C’est ce qui m’a motivé, compte tenu de la très grande violence de la journée du 24 mars, à suspendre les enseignements au lycée jeudi dernier.

Notre réponse doit être d’apprendre aux élèves à réfléchir, à débattre ensemble, à trier l’information, à utiliser les savoirs, savoir-faire et savoir-être que nous leur apportons pour construire leur citoyenneté et trouver une place active dans la société.

Ça, c’est notre métier !

Le maintien de l’ordre public dans la rue, ce n’est justement pas notre métier. Nous avons le choix entre  la réclusion à l’intérieur du lycée, sans pouvoir assurer de cours, pendant que la rue s’embrase, ou la tentative, à nos risques et périls d’assurer ces cours et nous ne pouvons plus nous satisfaire de cette alternative.

C’est ce que j’ai essayé de marteler aux quelques médias qui m’ont interrogé. Aucun ne l’a repris, sauf Le Monde.

Alors si une incisive cassée devait permettre à tous les acteurs en présence, éducation nationale, police, justice, élus, représentants des parents et des élèves, de s’asseoir autour d’une table pour dessiner ensemble une solution globale, qui défende à la fois le droit à manifester, la sécurité publique, et le droit à l’éducation, cela aurait été un mal pour un bien, et je serais le premier à m’en réjouir.


Philippe Pradel

(*) Libération ne m'a jamais interrogé. Ce journal a décidé de faire une rubrique "Intox/Desintox" et a construit son propos dans cette perspective, me faisant au passage un procès d'intention tout à fait désobligeant ("...mi-désolé de ne pas avoir été victime d'une attaque de plus grande ampleur, le proviseur..."). Il s'agit pour Libé de fustiger l’attitude du Recteur qui dramatiserait la situation. Selon moi, il s'agit surtout une forme d'angélisme assez mal placé. Ces jeunes gens sont de méchants "casseurs" lorsqu'ils agissent ainsi en fin de manifestation, et de gentils "lycéens" lorsqu'ils font la même chose devant un établissement scolaire. Quant à savoir s'il y a une réflexion politique, sociale, éducative associée à leurs gestes, c'est un sujet qui semble secondaire, à la lecture du journal.

 

Cela ne mérite pas plus de commentaires.

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